Vents Contraires

De la critique ciné toujours à contrecourant

The Mastermind: rebelle sans cause

« Kelly Reichardt revisite le film de braquage », voilà le programme qui était annoncé par l’affiche française du dernier long métrage de la cinéaste. Et, effectivement, Reichardt parvient à éviter les poncifs d’un genre ultra-balisé, comme elle avait su le faire dans First Cow, où l’épopée héroïque du western se transformait en ode à l’amitié. Avec The Mastermind, le spectateur est prévenu : on sera aux antipodes d’Ocean’s Eleven et consorts. Pas de glamour, d’équipe de choc ou d’analyse minutieuse de système de sécurité high-tech. Il s’agira au contraire de l’histoire d’un casse sans gloire, et surtout de la lente dérive du cerveau éponyme de l’opération, James Blayne Mooney, père de famille que l’on devine empêtré dans son quotidien de classe moyenne dans les années 70.

Ceci étant dit, le verbe revisiter échoue quelque part à retranscrire la singularité du cinéma de Reichardt. Ce qui le caractérise avant tout, c’est une grande attention portée à la vie ordinaire, que l’on peut qualifier de naturaliste, et une observation patiente de ses personnages. Dans cette optique, elle se dispense d’artifices scénaristiques, se contente de filmer leurs actions et de réduire le dialogue au maximum. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à se mettre sous la dent, simplement, elle compte sur le spectateur pour reconstituer leurs motivations. Son personnage principal, James « J.B » peut ainsi apparaître assez opaque mais c’est par petites touches qu’elle va dresser le portrait de ce voleur de tableaux.

Solitude de l’instigateur

Le titre du film, que l’on peut traduire par « le cerveau » ou « la tête pensante », est d’une ironie cruelle car quelque part, on sait déjà que J.B n’est pas un cambrioleur de génie, capable d’anticiper tous les mauvais coups. Et pourtant, son plan ne manque pas de sel. Il compte s’emparer des tableaux du musée de sa petite ville de province où la sécurité est plutôt relâchée. Sauf qu’il choisit très mal ses acolytes, une erreur de base qui scellera sa perte. Menuisier au chômage, en quête d’argent facile, il passe trop de temps à la maison, loin des réalités concrètes de l’existence. C’est finalement un personnage assez isolé, qui compte sur les ressources de sa famille, pour se maintenir à flot.

Tout au long du film, Reichardt multiplie les scènes où on le voit séparé des autres. Déjà, le film s’ouvre sur sa visite de repérage au musée, où il en profite pour tester les systèmes de sécurité quasi inexistants. Bien qu’il soit accompagné de sa femme et de ses enfants, il est souvent seul dans le cadre. A la sortie du musée, il peine à les rattraper, comme si déjà, ils cherchaient à le distancer. Seul, il l’est encore quand il ouvre son garage pour récupérer le journal, à cet instant, l’ouverture dessine autour de lui un espace clos, symbole de son enfermement et présage de ce qui va suivre.

C’est également en solitaire qu’il cache les tableaux dans une grange alors qu’il aurait bien besoin d’un coup de main pour tenir cette échelle. La chute, inévitable, nous fait prendre la pleine mesure de ce personnage pathétique, perdu dans un individualisme qui le pousse à croire que les échanges monétaires achètent les fidélités. Ainsi, ce ne seront pas les embûches cocasses qui se dresseront entre les braqueurs et leur butin qui causeront sa ruine mais bien ses complices. Ces derniers n’hésiteront pas à le balancer quand le besoin s’en fera sentir, le forçant à prendre la fuite. Et c’est finalement cette cavale, et non pas le braquage, qui constituera le cœur du film. Reichardt chronique, sans hâte, le naufrage d’un homme qui a cru trouver dans le banditisme une planche de salut.

Pathétique rebelle

A y regarder de plus près, le personnage de J.B a quelque chose de troublant derrière son apparence inoffensive. Issu d’une famille bourgeoise, fils d’un juge, passé par une école d’art, devenu menuisier, son parcours s’inscrit en faux contre sa classe sociale d’origine. Sans nul doute, il n’a pas de très bonnes relations avec ses parents, notamment avec son père, dont il moque les prétentions au cours d’une très brève discussion avec Terri, sa femme. En tout cas, son entrée dans la criminalité représente un décrochage considérable par rapport à son milieu: on parle du rejeton d’un magistrat recherché par la police pour avoir cambriolé un musée. Quoi qu’il en soit, son anticonformisme est une impasse. En fuite, il est condamné à errer de chambres d’hôtel en maisons d’amis, pris dans une spirale autodestructrice dont il ne peut pas sortir. Conditionné à penser à l’échelle individuelle, il est incapable de penser collectif. Il profite sans vergogne du travail de son épouse, non seulement c’est elle qui a la charge des tâches ménagères mais en plus, il lui fait confectionner les housses servant à protéger les tableaux et subtilise ses collants qui feront office de cagoules pendant le braquage. La nature de leur relation est parfaitement illustrée par le cadrage d’une scène où elle surprend J.B et ses « copains » en train de planifier son cambriolage. On entend sa voix mais son visage reste hors champ, seul le bas de ses jambes apparaît en haut de l’escalier. Cette mise en scène suggère la place que lui assigne J.B, de simple accessoire.

En pleine dérive dans l’Amérique en guerre contre le Vietnam

Notre anti-héros n’a aucune conscience féministe et ce n’est guère surprenant de la part de quelqu’un qui passe à côté de la décennie faste de la contestation aux Etats-Unis. Reichardt dissémine dans le film toute une série d’indices contextuels sur ce qui se trame en arrière-plan, l’un des plus grands mouvements sociaux des années 70, l’opposition à la guerre du Vietnam. Il y a la grève à l’école de ses enfants, les grévistes chahutés par son associé à la gâchette facile, les affiches dans les rues, la manifestation à la fin, seul plan large du film, et aussi les hippies qui font du stop, tout un bouillonnement social auquel il est aveugle. Son ami Fred, un personnage à l’esprit ouvert, qui l’accueille à bras ouvert chez lui, stupéfait qu’il ait tenté quelque chose d’aussi incroyable, lui mentionne une possible échappée, une communauté auto-géré au Canada, pas loin de la frontière. A sa proposition, J.B oppose une fin de non-recevoir, on assistera donc à la lente et passionnante déchéance de ce rebelle sans cause.

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